Bookseer Une lecture

Pour l'année qui suit la fin d'une longue amitié

Le livre est toujours sur l'étagère du bas, à droite, le ticket de tram de Lisbonne glissé page cent quarante. On vous l'a prêté un dimanche de novembre, dans une cuisine, avec la phrase qu'on dit toujours : tu me le rends quand tu veux. Vous avez rangé l'étagère deux fois depuis, et il a survécu aux deux rangements. Vous ne le rendez pas, il n'y a plus personne à qui le rendre. Vous ne le jetez pas, le jeter serait une décision, et vous n'en avez pris aucune. Rien ne s'est passé. Pas de dispute qu'on puisse raconter à table : des messages plus courts, puis plus espacés, puis un anniversaire qui passe. Et la place que vingt ans occupaient est tenue aujourd'hui par un objet de deux cent trente pages qu'on ne peut ni ouvrir ni ranger ailleurs.

Les Braises

Sándor Márai · 1942

Deux hommes qui ne se sont pas vus depuis quarante et un ans dînent dans un château au pied des Carpates, et le général a fait allumer les mêmes bougies que la dernière fois, disposer les mêmes couverts, préparer le même gibier. Presque tout le livre est un seul monologue tenu au-dessus de cette table, pendant que les bougies descendent. Márai écrit à Budapest en 1942, six ans avant de quitter la Hongrie pour toujours, et il tient une chose que la littérature de l'amitié laisse presque toujours filer : une question entre deux hommes peut rester posée si longtemps qu'elle devient la matière même de leurs deux vies, et la poser enfin n'arrange rien. Le général veut sa réponse. Il l'attend depuis quarante et un ans. Le livre avance à la vitesse des bougies qui fondent, et cette lenteur est tout son sujet : voilà ce que devient une vie bâtie autour d'une question qu'on n'a pas posée à l'heure où elle brûlait.

L'Amie prodigieuse

Elena Ferrante · 2011

Un quartier de Naples, deux petites filles, deux poupées qui tombent dans une cave. Ferrante part d'une disparition et remonte soixante ans en arrière pour la comprendre. Ce qu'elle décrit, c'est une amitié qui se nourrit d'admiration et de rancune dans la même bouchée, année après année, sans qu'on puisse jamais séparer les deux.

Essais, livre I, chapitre XXVIII

Michel de Montaigne · 1580

Le chapitre « De l'amitié », écrit dans la tour de Saint-Michel-de-Montaigne quelques années après la mort d'Étienne de La Boétie, à qui il est adressé. Montaigne y cherche ses raisons pendant des pages et finit par y renoncer en huit mots : « Parce que c'estoit luy, parce que c'estoit moy. » Le chapitre avait été composé pour entourer un texte de La Boétie que Montaigne a retiré du livre au dernier moment. Reste un cadre autour d'une absence, ce qui est exactement la forme de la chose. Quatre siècles et demi plus tard, on trouve encore peu d'auteurs qui traitent une amitié perdue comme une amputation et non comme un épisode.

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